1er prix du concours de nouvelles 2026 de l’Observatoire des ambroisies – FREDON France : Bébête pas si bête de Régine B.

Je déteste le topinambour !  Ma mère m’obligeait à en manger quand il n’y avait rien d’autre et je renâclais.
« E va bene mangia ! » criait-elle. Oui, ma mère a du mal avec le français. Elle est d’origine italienne, du côté de Milan. Elle est arrivée en France grâce aux vents du sud, et, la nourriture étant abondante, elle est restée. C’est ainsi qu’elle a rencontré mon géniteur originaire de Lyon. Un vrai guignol celui-là !  m’a-t-elle confié.
Bon, je dois avouer que je les ai perdus de vue, ces deux-là, idem pour mes frères et sœurs. Chez nous, dans la famille des chrysomélidés – ne cherchez pas, c’est du grec ! – on se reproduit en nombre et avec célérité, de quoi remplir un champ en peu de temps.

Depuis que j’ai dit adieu à ma période chrysalide, je mène ma vie comme bon me semble. Ma famille n’est plus là pour me faire des remontrances. Je mange ce que je veux, et jamais de topinambours. Ce que je préfère, c’est l’ambroisie. Ah ! Le goût suave, un peu épicé de l’ambroisie à feuilles d’armoise ! Un délice que moi et mes semblables affectionnons tout particulièrement.  Il ne faut pas se fier à nos mensurations, à peine 3,9 à 4,3 millimètres pour la femelle sous la toise, mais nous sommes dotées d’un appétit de géantes. Sans doute est-ce pour compenser notre taille minuscule qu’Homo sapiens – c’est du latin, oui j’ai fait lettres classiques – nous a affublées de ce long patronyme : Ophraella communa. Mais vous pouvez m’appeler tout simplement Ofra … ou ne pas m’appeler du tout. De toute façon, je ne réponds jamais à mon nom, ni à un autre d’ailleurs, qu’on se le dise !
Je suis libre et indépendante, je vis ma vie sans me soucier des on-dit, et si je veux fréquenter plusieurs mecs à la fois, je ne m’en prive pas. Et ça tombe bien, car les mecs chez nous, des vrais mâles bien machos, ne pensent qu’à nous sauter sur le poil pour faire, vite fait, leur petite affaire. Et après la fête, qui c’est qui doit se farcir la délicate tâche de pondre les mioches ? C’est Frafra, bien sûr ! Mes œufs, je les ponds en grappe sur la feuille d’ambroisie, l’hôte sympa qui offre le gîte et le couvert. Mes petits œufs jaunes tout mignons, on dirait du mimosa.  Á l’éclosion, cinq-six jours plus tard, mes petits morveux seront larves, puis chrysalides et enfin adultes. Mais je m’en tape, qu’ils se débrouillent, de toute façon je n’ai pas la fibre maternelle et je n’ai pas envie de me coltiner des ados maussades qui râlent sans arrêt.
Je suis libre et j’entends bien le rester.

Nous autres, les Ophraella communa, sommes capables de grignoter un champ entier de cette délectable ambroisie à feuilles d’armoise. Oui je sais, ça peut ressembler à de l’ingratitude que de dévorer la plante qui nous sert de lupanar, de maternité et de crèche pour nos mioches, mais c’est l’instinct, on n’y peut rien. Et ne prenez pas cet air choqué car je sais que vos propres enfants, vous les maltraitez parfois et ce n’est pas joli joli, si vous voyez ce que je veux dire… !
Pendant que vous vous escrimez à élever vos lardons, nous on boulotte l’ambroisie à s’en éclater la panse. Et croyez-moi, après notre passage, il n’en reste pas grand-chose de l’arrogante qui se la pète à s’appeler comme la bouffetance des dieux de l’Olympe. On mange tout, de la tige aux feuilles, y compris le limbe, c’est un peu comme le cochon pour vous les humains. Si tout est bon dans le cochon, tout est exquis dans l’ambroisie.
On fait pas dans la dentelle, croyez-moi et l’ambroisie est méconnaissable après notre passage. Si elle croise un miroir sur son chemin, ce qui heureusement n’arrive jamais, elle hurle de peur.  Pour vous donner une idée, elle ressemble à une œuvre d’art épurée et déstructurée conçue par le cerveau fiévreux d’un artiste sous ecstasy.  Nous sommes, à notre manière, des artistes qui travaillons avec les matériaux de la nature un land art très dépouillé.
Bon, ne vous y méprenez pas, on fait pas ça pour la gloire. L’ambition, la célébrité, la vanité, on ne connait pas. Et même rendre service, ce n’est pas dans nos gènes. Nous ne sommes que de petits coléoptères très terre à terre programmés pour dévorer l’ambroisie et lui pourrir la vie.

Mes journées sont bien remplies, je les passe à manger et à dormir. Mais il faut que je vous raconte ce qu’il m’est arrivé tantôt.
Alors que je grignotais la feuille sommitale d’une ambroisie tout en me chauffant les élytres, voilà qu’une ombre me cacha le soleil. Je fus brusquement propulsée sur un boudin rose – je reconnus un doigt humain- tandis qu’un œil curieux me dévisageait. Je me sentis nue sous ce regard inquisiteur. Qu’avais-je donc fait pour attirer ainsi l’homo sapiens chaussé de bottes ? J’eu peur soudain de finir dans son gosier mais, au lieu de me gober, le quidam s’extasia sur ma beauté ! Oui, ma beauté, comme si je venais de décrocher le titre de Miss Ophraella communa.

— Regarde ! s’exclama-t-il en direction de son acolyte resté en lisière de champ, avec sa tête jaune et ses taches brunes à l’arrière, ses antennes brun foncé, son pronotum et ses élytres de la même couleur avec des bandes longitudinales brun foncé, c’est une belle femelle Ophraella communa.

C’était une description précise, voire indiscrète, de mon anatomie et je ne savais pas comment je devais le prendre. Mais, avant que je prenne mon envol, mon admirateur me déposa délicatement sur l’ambroisie en disant.

— Je te repose sur ton casse-croûte !

Tandis que l’autre s’agitait en criant :

— Prends-la en photo sur la feuille entamée et on enverra le signalement à l’observatoire des ambroisies !

Quoi ! Me signaler, moi ? Alors là, ça m’intéressait et j’ouvris grand mes esgourdes, enfin, façon de parler. Les ambroisies avaient donc un observatoire ? Mazette ! Elles allaient encore plus se la péter, ces crétines !
Mais je n’étais pas au bout de mes surprises.
Le second couteau s’approcha enfin après avoir enfilé un masque de protection et des lunettes. Comme si j’allais lui sauter dessus ! Mais j’avais tout faux. C’était de l’ambroisie, cette sainte nitouche, qu’il se méfiait. J’appris ainsi que mon plat préféré est une plaie pour les humains. Cette opportuniste envahissante dissipe son pollen très allergisant pour l’homme. Quelques grains de pollen suffisent pour qu’il tousse, pleure, éternue, s’étouffe.  Une plaie vous dis-je. J’appris également que l’ambroisie est originaire d’Amérique du Nord et qu’elle a conquis le vieux continent au même titre que le coca-cola, le ketchup et les hamburgers, que des cochonneries qui s’entendent pour vous déglinguer la santé.  Pauvre de vous ! J’aime mieux être à ma place qu’à la vôtre, même si ma vie n’excède pas cent-dix jours.
Mon admirateur dégaina alors de sa poche cet objet plat qui lui sert à appeler ses semblables. Il le tripota un instant et, au moment où je m’y attendais le moins, il me fixa avec son truc et m’envoya un éclair de lumière en plein dans la tronche. Je compris qu’il était en train de faire mon signalement.
Puis les deux aventuriers s’en allèrent, me laissant enfin savourer mon repas.

Après leur départ, j’ai eu tout loisir pour réfléchir à toutes ces informations que j’allais devoir communiquer à mes semblables. Je leur ai servi un petit discours bien tourné que voici :

« Nous, les Ophraella communa, sommes chargées d’une mission pour sauver l’humanité qui éternue et se mouche chaque fois que l’ambroisie fleurit. C’est une lourde tâche qui pèse sur nos frêles épaules que d’avoir à décimer cette envahisseuse malfaisante et allergisante, et pourtant si appétissante pour nous.  Nous saurons nous montrer dignes de la confiance des hommes et nous bouloterons cette indésirable jusqu’au cœur. »

Toutes mes copines Ophraella communa ont agité leurs antennes pour m’applaudir avant de retourner becter Ambrosia artemisiifolia avec une ardeur renouvelée.

Depuis, je ne sais pas ce qu’il est advenu de mon signalement. Je n’avais qu’une crainte, celle de voir une armada de curieux débarquer dans notre pré carré et piétiner notre nourriture.  Mais je n’ai vu débouler qu’un homme bardé d’appareils et qui nous a prises en photo, moi et mes semblables, dans toutes les positions.  Nous devons être vraiment très belles pour susciter autant d’engouement.  Le début de la célébrité ? On va peut-être faire la couverture de Point de vue, comme des princesses. On verra bien. En attendant, ce n’est pas ça qui va me couper l’appétit !