3ème prix du concours de nouvelles 2026 de l’Observatoire des ambroisies – FREDON France : À l’aurore, Dupin et des jeux de Thomas D.
Les grandes puissances créatrices s’étaient rassemblées en urgence. Une fois de plus, les lois de la biologie leur avaient joué un tour inattendu. Gamma s’en excusa platement. C’était lui qui, le premier, avait eu cette idée géniale de ce code génétique mutant au gré des événements. Innovation extraordinaire qui leur mâchait une bonne partie de leur travail, leur laissant tout loisir d’observer leur petit monde évoluer, débarrassé du besoin de leurs interventions. Mieux encore, cela leur permettait occasionnellement de se retrouver pris de court. Dans la plupart de leurs ouvrages précédents, si surprise il y avait, c’était presque toujours à leur initiative, naturellement. Là, l’évolution du projet n’était plus entièrement à leur main, et rarement travail leur avait procuré tant de plaisir. Ce n’était pourtant pas la plus belle ni la plus achevée de leurs symphonies matérielles, mais elle avait son propre caractère, un charme assez indéfinissable, ce je-ne-sais-quoi qui en faisait une pièce totalement à part dans leur vaste répertoire.
Hélas, parfois certains imprévus, au lieu d’élargir l’horizon des futurs ou d’enrichir leur création d’un élément inédit, heurtaient de plein fouet leur sens artistique. L’apparition des premiers parasites les avait émus, certes. Cette ingéniosité inconsciente de leur propre invention, qui arrivait ainsi à tricher avec elle-même… Ils avaient jubilé devant cette suite aussi logique que surprenante, et qui ouvrait tant de possibilités ! Seulement l’originalité du processus s’était rapidement émoussée, et si certains virus, vers et autres acariens porteurs de maladies, pouvaient encore apporter quelques péripéties bienvenues, ce n’était pas le cas de toutes ces espèces, notamment sur le plan botanique. Le gui ou les lanternes de fée, passe encore, mais celles qui monopolisaient un écosystème entier en n’apportant, ni couleur, ni variété, et qui détruisaient la concurrence en quelques incréments, sans qu’aucune bataille digne de ce nom n’ait pu être livrée… Non, vraiment, c’était d’une pauvreté scénaristique et d’un mauvais goût que même un étudiant de 17ème cycle n’aurait pas manqué de relever !
Certains savants humains appelaient cela des plantes invasives, et force était d’admettre que le terme était plutôt bien trouvé. Il y avait eu la caulerpe – affreuse algue – en Méditerranée, la Renouée du Japon au Royaume-Uni, et bien d’autres encore. Dans le cas qui les intéressait ici, non seulement l’espèce en question ne présentait pas le moindre intérêt en elle-même, mais, pire encore, elle diminuait le potentiel de leurs autres créations. Bref, elle ne faisait que gâcher le spectacle, et Delta n’eut besoin que d’un seul exemple – édifiant – pour le démontrer.
Localisation : chambre d’étudiant, quelque part dans la périphérie lyonnaise Date : une soirée de fin d’été au début du XXIème siècle
Un jeune homme est alité, fenêtres fermées, volet mi-clos, la respiration sifflante. Il peine à crier « Entrez… Putain… Entrez, j’vous dis ! » en entendant des coups frappés à sa porte, et l’effort est immédiatement suivi d’une quinte de toux.
Entrent deux jeunes femmes du même âge que lui, vêtues de tenues rappelant davantage le génie civil qu’une soirée étudiante.
« Alf, qu’est-ce que tu fous ! » s’exclame la première, hésitant visiblement entre l’amusement et une certaine sévérité. « Encore en train de pioncer ? C’est l’heure de se préparer, mon vieux ! Tu sais ce qui nous attend cette nuit, faut s’activer, là ! – Ce sera sans moi… – Qu’est-ce tu racontes ? Parle plus fort, vieux ! – Je peux pas… – T’as trop crié hier ? – Non… C’est… C’est à cause de l’ambroisie… »
Les deux amies s’échangent un regard qui exprime avec éloquence leur appréciation de l’excuse avancée par leur camarade au souffle court. Elles finissent par pouffer de rire, et la seconde taquine gentiment leur hôte :
« Alors, quoi, tu t’prends pour Dyonisos ? Ou Zeus peut-être ? – Zeus ? Oh ouais, ça promet des éclairs, ça ! Raison de plus pour ne pas te dégonfler, d’ailleurs… On a besoin de toi pour la pyrotechnie ! – Hé ho ! » reprend la seconde devant le manque de réaction de l’interpellé. « Tu vas quand même pas nous faire le coup de la poule mouillée ? Me dis pas que c’est la flicaille qui te fout les jetons ? Et la cause, hein ? J’croyais que t’étais prêt à mourir pour ? – Oui… Mais… – Quoi Mais ? D’où t’as tant baissé en rhétorique ? Même mon p’tit frère est plus convainquant que ça ! – L’ambroisie… – Oh, tu commences à nous les briser avec tes références mythologiques, là ! C’est pas le moment de plaisanter ! On veut un Achille ! Pas un Pâris qui sait juste faire le bellâtre mais se taille à la première escarmouche venue… – Ouais, on dirait qu’il préfère refourguer la pomme à Morphée ! »
Les deux s’esclaffent, sans réussir à propager leur hilarité à leur ami, qui semble éprouver des difficultés à se concentrer sur autre chose que sa propre respiration.
« C’est vrai qu’on étouffe ici… admet la première des deux amies. Faut aérer un peu ! – Non… Non ! L’ambroisie… » articule difficilement le principal intéressé. Et, devant les regards devenus plus agacés qu’amusés de ses compagnes, il esquisse un vague geste vers son ordinateur, resté ouvert. – Bon, qu’est-ce que c’est que cette histoire d’ambroisie… soupire la seconde en lançant une recherche internet. – Allez, Alf, secoue-toi, tente de l’encourager la première pendant ce temps, en s’asseyant sur le bord du lit. On a trouvé plein de nouvelles idées ! Pour la place Lou Bonheur, ce sera Virginia Woolf… Lou, Woolf, marrant hein ? Et sur la plaque, on laissera Influenceuse mais on rajoutera since 1925 ! Ah, et pour la rue de la Boulange, on a pensé à George Sand… sous son nom de jeune fille, évidemment ! – Je vois toujours pas ce que l’ambroisie vient faire dans ce bordel… » bougonne l’autre, la définition du Larousse sous les yeux :
ambroisie nom féminin (latin ambrosia, nourriture des dieux, du grec ambrosios, immortel) • 1. Selon les anciens Grecs, substance à base de miel servant de nourriture aux dieux et qui leur procurait l’immortalité. • 2. Liqueur obtenue par macération de coriandre, de clous de girofle et d’anis vert dans un mélange de vieille eau-de-vie et de vin blanc vieux.
« Non, non… La… La plante… » s’étouffe le propriétaire des lieux.
Et tandis que sa respiration se fait toujours plus préoccupante, ses amies découvrent enfin ce dont il s’agit. Cette plante fortement allergique dont elles n’ont jamais entendu parler, mais dont le nom, trompeur, n’a guère à voir avec les Dieux de l’Olympe. L’état de leur ami devient tel qu’elle décident, un peu inquiètes, de le conduire immédiatement aux urgences, où elles passeront la nuit à le veiller.
Les puissances créatrices n’eurent guère besoin de partager leurs pensées pour s’accorder. Les conséquences étaient évidentes. Elles savaient pertinemment que des scènes similaires s’étaient produites, se produisaient et devaient se produire – la notion du temps n’était évidemment pas la même pour elles – chez bien d’autres des conjurés, en cette triste journée où un fort vent d’Est leur apporte le maudit pollen ambroisique. Lequel ne provoque nulle ivresse, et ne contribue à aucune immortalité, même figurativement parlant. Car, face à ces désistements en masse, la grande entreprise sera remise à plus tard, et à plus tard, et à plus tard… jusqu’à se réduire à un lointain souvenir, qui apportera, parfois, un fugace sourire sur les lèvres de quadras n’ayant jamais rien vécu d’artistique. Contrairement aux puissances réunies, eux ne sauront jamais quelles aventures leur coup si minutieusement préparé leur aurait valu ! Au lieu de tristes nuits passées à ahaner dans l’anonymat, ces jeunes pousses auraient offert, à eux-mêmes comme à leurs créateurs, un réel divertissement. Ah, la flambée provoquée par leur opposition sans concession à la volonté de leur commune de renommer l’ensemble des voies et établissement publics d’après des figures féminines modernes alors que les siècles passés recélaient de tant sujets autrement plus dignes d’inspiration ! La manifestation totalement exagérée de leur courroux – ne reculant pas devant la destruction et la dégradation – en apprenant qu’influenceuses et autres chanteuses sans envergure étaient préférées aux soeurs Brontë, à Anne de Bretagne ou à Sei Shonagon. Que de courses-poursuites policières s’étaient perdues ainsi, sans même parler, évidemment, de la nouvelle querelle des Anciens et des Modernes qui aurait dû en naître. Débat acharné où les vieux fous auraient pris le parti des derniers et les jeunes cons celui des premiers nommés ! Une si belle scène gâchée par une si bête plante ! Que de destins artistiquement cabossés remplacés par des vies aussi conformes à la morale que fades, par la seule faute de cette purge d’ambroisie…
Et, cela, les puissances créatrices ne pouvaient évidemment le tolérer. La contemplation d’un monde paisible avait son charme, mais c’était d’un classicisme dépassé. Alors, d’un vote unanime, ils décidèrent d’infléchir le cours des choses. Tant par parti pris artistique que pour ne pas se trahir, ils répugnaient à un tel interventionnisme sur le projet Gaïa, mais, dans le cas d’espèce, leur restait-il le choix ? Alors Gamma se remit à l’ouvrage, confectionnant un fabuleux destructeur de cette saloperie, pour utiliser le terme humain le plus adapté. Ils l’introduiraient a posteriori, là où l’ambroisie trouvait son origine. Et s’il le fallait, ils en téléporteraient quelques troupes là où le devoir appelait. Les scientifiques humains y trouveraient bien une explication quelconque : migration, présence dans une valise de voyageur… Qu’importe. Pourvu que leur Exterminateur olympien fasse sa part ! Les humains, pas toujours très poétiques, l’appelleraient eux Ophraella communa. Ignorant donc que ce petit chef d’œuvre miniature de Gamma n’avait, vraiment, rien de commun…







